Texte Méryl Mouret – Dessin Sarah Corynen
Le Syndicat Intercommunal Funéraire en Région Parisienne (SIFUREP) a pour missions d’organiser, de gérer et de contrôler le service public funéraire sur le territoire d’Île-de-France, au service des collectivités qui y sont adhérentes. Ses actions visent à répondre constamment aux besoins des familles endeuillées.
Chaque année, depuis seize ans, le SIFUREP organise un colloque abordant des sujets tels que la mort, le deuil et les services funéraires.
Pour son 16ème colloque annuel, qui s’est tenu le 30 avril à Paris, le SIFUREP a choisi de traiter un thème particulièrement sensible : l’enfant et la mort. Ce sujet, encore souvent tabou, est pourtant essentiel. L’année précédente, le colloque avait porté sur la restauration du patrimoine sépulcral et l’art funéraire. Lors de cet événement attendu par un large public, des professionnels et des associations sont intervenus, parmi lesquels Sarah Dumont, fondatrice de Happy End l’Asso et auteure de « Mon journal de deuil », intervenait en tant que journaliste, Ophélie Chekete, ambassadrice des « Orphelinades », Alain Sauteraud, psychiatre et auteur de « Vivre après ta mort, psychologie du deuil », ainsi que Nicolas El Haik Wagner, chercheur en sociologie. Ensemble, ils ont exploré le thème de la mort et du deuil chez l’enfant.
Alain Sauteraud a particulièrement éclairé l’assemblée sur les interrogations que peuvent se poser les parents pour aborder la mort avec leurs enfants, répondant aux questions posées par Sarah Dumont :
À partir de quel âge un enfant est-il capable de comprendre ce qu’est la mort ? Pouvez-vous nous éclairer en fonction des âges ?
Selon le psychiatre, la compréhension de la mort chez un enfant dépend fortement de l’enfant lui-même et de la manière dont les parents abordent le sujet. Les enfants sont autocentrés et doivent développer une représentation de l’altérité, c’est-à-dire comprendre que d’autres personnes les regardent de l’extérieur, pour appréhender ce phénomène. Autrefois, on considérait que les enfants commençaient à saisir l’irréversibilité de la mort à l’âge de 12 ans, mais aujourd’hui, cette compréhension semble se développer plus tôt.
Il n’existe pas de stades cliniquement prouvés pour cette compréhension, mais Alain Sauteraud propose quatre facteurs permettant une représentation réaliste de la mort :
- La permanence de la mort : Comprendre que la mort est définitive
- L’universalité : Reconnaître que la mort touche tout le monde et pas seulement les personnes âgées.
- L’irréversibilité : Accepter que la mort est une condition définitive et qu’elle n’est pas guérissable.
- La non-fonctionnalité : Réaliser ce que signifie réellement la mort, en comprenant que l’absence n’est pas seulement temporelle.
Ces points permettent aux enfants de commencer à saisir la réalité de la mort, bien qu’ils ne possèdent pas encore le matériel cognitif complet pour en comprendre toutes les implications.

À la question : Y a-t-il une bonne façon d’annoncer un décès à un enfant ?
Alain Sauteraud nous répond par l’affirmative. Il est essentiel de ne jamais mentir et de dire quelque chose de compréhensible pour l’enfant. Par exemple, « Si papa s’est suicidé, ce n’était pas un accident », ou « Si maman a eu un accident de la route, ne pas dire que c’est le maire qui n’avait pas mis le stop ». Il est également crucial de ne pas mentir sur le moment où le décès a eu lieu. Certaines familles pensent que ce n’est pas le bon moment pour annoncer la nouvelle (l’enfant ou l’adolescent passe son bac, est en vacances, etc.) et attendent son retour. Cependant, il est important de lui dire à quel moment précis le décès est survenu.
Il faut s’exprimer de manière compréhensible. Ne pas ajouter une énigme à un drame ou au mystère de la mort est crucial, car l’opération psychique est déjà suffisamment compliquée. À un enfant de 2 ans, il est inapproprié de dire que « papa s’est pendu » ; des explications telles que « il s’est suicidé » ou « il s’est donné la mort » nécessiteront d’être réexpliquées au fur et à mesure que l’enfant grandit et que sa compréhension évolue.
Dois-je emmener mon enfant aux obsèques ? A-t-il sa place ? Faut-il lui donner le choix ? Le psychiatre Alain Sauteraud révèle qu’il n’existe aucune étude sur ce sujet précis. Cependant, il recommande de parler des obsèques à l’enfant et de lui expliquer ce qui va se passer, en abordant les trois temps importants :
- Le dernier regard au corps
- La cérémonie
- La mise en terre ou la crémation
En fonction de l’âge de l’enfant, les explications doivent être adaptées. Il est également essentiel de questionner l’enfant et de lui demander son avis : Qu’est-ce qu’il compte y faire ? Comment voit-il les choses ? Pourquoi c’est important pour lui d’y être ?
Selon son besoin de participation, l’enfant peut choisir de mettre un dessin dans le cercueil, d’allumer une bougie, de s’installer près du cercueil ou de préférer être plus éloigné.
Toucher ou ne pas toucher le défunt ?
Un enfant n’a peut-être jamais touché un corps froid, il est donc important de le préparer à ce qu’il va voir, vivre et ressentir. Mais dans tous les cas, il est important de faire confiance à l’évidence et au bon sens.
Les enfants ne peuvent pas tout voir, notamment dans le cas de corps accidentés. Il est préférable de ne pas leur montrer le défunt dans ces situations ; cela peut être remplacé par un geste rituel, comme déposer un dessin dans le cercueil. Il est crucial de ne pas exclure les enfants des obsèques, d’une manière ou d’une autre.
Enfin, pour conclure sur cette question, il est important, quel que soit le niveau de participation de l’enfant, de prévoir une personne ressource lors des funérailles. Cette personne, moins directement touchée par le décès, pourra répondre aux questions de l’enfant et l’accompagner s’il ne souhaite pas rester jusqu’à la fin des obsèques. Il peut s’agir du meilleur ami de la famille, du parrain, etc.
Nicolas El Haik Wagner, chercheur en sociologie, a quant à lui exploré la place de la mort dans le système éducatif français. Il a commencé par évoquer l’exclusion de la mort à l’école, malgré les efforts pour une école inclusive. Pourquoi cette absence ? Selon le chercheur, le contexte a changé. Les épisodes de guerre et de décès de masse ne font plus partie de notre quotidien. Autrefois, des classes étaient chargées de l’entretien des tombes de soldats dans les cimetières. Pour des raisons historiques, la mort est devenue un impensé pour l’éducation nationale.
Les raisons sont également d’ordre organisationnel : le système scolaire est très décentralisé, ce qui rend difficile l’établissement d’une politique publique cohérente et homogène sur tout le territoire. Bien que des efforts aient été faits en faveur de l’inclusion scolaire, la priorité a été donnée aux élèves en situation de handicap, aux élèves malades et aux élèves de familles monoparentales.
De plus, il y a des raisons conjoncturelles, notamment le manque d’intérêt médiatique. Ce sujet ne bénéficie pas d’un fort lobbying associatif. Nous sommes également confrontés à un souseffectif des personnels de santé scolaire et d’action sociale dans l’éducation nationale, qui sont identifiés comme les personnes ressources sur ces sujets. Les professionnels ne sont pas formés à aborder ces questions, ce qui peut les mettre en difficulté. Ils craignent de commettre des impairs, de s’immiscer dans l’intimité des élèves, d’aborder des sujets interculturels ou religieux sensibles, ou même de montrer leurs propres émotions devant les élèves.

Cependant, une prise de conscience émerge. Des démarches de promotion de la santé, notamment mentale, sont entreprises. Malheureusement, les événements tragiques (accidents de bus, attentats terroristes) ont sensibilisé certains rectorats, les poussant à avancer dans ce domaine. Les rectorats les plus avancés sont souvent ceux marqués par des événements à fort retentissement.
Après les interventions des professionnels, Ophélie, aujourd’hui ambassadrice pour Happy End l’Asso, a partagé son témoignage poignant. Orpheline, elle anime des groupes de parole pour les orphelins et a dévoilé son histoire, ses souvenirs d’enfant et sa prise de recul une fois adulte. Son père est décédé lorsqu’elle avait 4 ans, mais personne ne lui a annoncé sa mort. On lui a dit qu’il était parti aux États-Unis pour améliorer leur situation financière. Malgré tout, elle sentait qu’un tabou entourait cette histoire.
Elle confie que lorsqu’elle était petite, ses cousines chuchotaient comme si c’était un secret : « Il ne faut pas lui dire que son papa est mort. » Mais elle ne comprenait pas ce que cela signifiait. Ce n’est qu’à l’âge de 9-10 ans qu’elle a compris, en visionnant un film où un personnage mourait. C’est à ce moment-là qu’elle a su que son père ne reviendrait jamais.
Cette révélation a été très douloureuse. Elle a ressenti une immense colère, ne comprenant pas pourquoi on ne lui avait pas dit la vérité et pourquoi on l’avait laissée grandir avec l’espoir de revoir son père un jour. Il lui a fallu des années pour comprendre que ses proches voulaient la protéger.
Le 16ème colloque annuel du SIFUREP a permis d’aborder avec sensibilité et profondeur le thème délicat de l’enfant face à la mort. Les interventions des experts ont mis en lumière l’importance d’une communication honnête et adaptée avec les enfants, de la nécessité de leur permettre de participer aux rituels funéraires selon leurs besoins, et du rôle crucial des adultes dans leur accompagnement. Le témoignage poignant d’Ophélie a illustré les conséquences d’un silence sur le deuil et l’importance de dire la vérité aux enfants pour les aider à faire face à la perte d’un proche.
Une belle initiative de SIFUREP qui contribue à briser les tabous et à promouvoir une prise en charge plus humaine et plus empathique des familles endeuillées. Les échanges et réflexions suscités lors de ce colloque posent les bases pour une meilleure intégration de la question du deuil dans notre société et, espérons-le, dans notre système éducatif.